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    Le Grand Hiver de 1788-1789 : comment une vague de froid a précipité la Révolution française

    Seine entièrement gelée, en décembre 1788 à Paris, imaginée par l'intelligence artificielle, compte tenu du gel permanent qui règne durant plus d'un mois !

     

    La vague de froid intense de fin 1788 et début 1789, souvent oubliée, est en partie considérée comme un facteur de la Révolution française.  Fin novembre a connu des températures exceptionnellement basses, suivies de conditions polaires en décembre et début janvier. 

     

     

    Une fin de novembre 1788 historiquement glaciale

     

    À la fin du mois de novembre 1788, alors que la durée des journées diminue et que les marchés expriment déjà des inquiétudes quant à des récoltes insuffisantes (en raison notamment d’un été exceptionnellement défavorable et de l’orage destructeur du 13 juillet 1788), un vent provenant de l’est traverse subitement la France.  Ce vent transporte de l’air glacial, comparable à un souffle de pierre. En l’espace de quelques nuits, les eaux se solidifient sur les canaux, et le sol, durci, résonne sous le passage des chevaux.

    À Paris, les gelées s’installent de manière permanente dès le 25 novembre, et la température chute à -12°C le 27 novembre (avec une température maximale de -7°C !), -14°C le 28 novembre et -12°C le 29 novembre 1788.

     

     

    Décembre 1788 le plus froid après décembre 1879

     

    L’arrivée du mois de décembre s’accompagne d’une vague de froid intense, qualifiée par les chroniqueurs de l’époque de « cruelle ». Les thermomètres, instruments encore rares et délicats, enregistrent une baisse progressive des températures. A Paris, le gel persistant, qui a débuté le 25 novembre, se prolonge jusqu’au 21 décembre. Le 18 décembre, la température matinale atteint -18 °C, avec un maximum de -13 °C l’après-midi.

    Après une légère accalmie observée les 21 et 22 décembre 1788, les températures chutent à nouveau à -14 °C le 24 décembre, avant de remonter pour Noël et le 26 décembre.  Une nouvelle chute historique des températures s’ensuit durant les derniers jours du mois de décembre 1788, atteignant -18 °C au matin du 30 décembre (maximum de -13 °C l’après-midi) et -22 °C le 31 décembre 1788 (-26 °C à Strasbourg).

    La température moyenne du mois de décembre 1788 à Paris s’établit à -6,8 °C, ce qui en fait le deuxième mois de décembre le plus froid jamais enregistré dans la capitale, après celui de décembre 1879, où la moyenne avait été de -8 °C.

    À Paris, la Seine se couvre de plaques de glace ; dans les faubourgs, des charretiers brisent la glace pour remplir leurs seaux. Le prix du bois atteint des niveaux tels que certains citadins sont contraints de brûler leurs vieux meubles. Dans les campagnes, les animaux périssent dans les étables, la paille elle-même étant gelée.

     

     

    Début janvier 1789 reste extrêmement froid !

     

    En Bourgogne, la vigne porte encore la mémoire des gelées tardives de mai : elle ne résiste plus. En Alsace, le Rhin se transforme en un ruban opaque et silencieux. En Suisse, le Léman semble immobile, comme scellé dans une lente respiration.

    Lorsque l’année tourne, début janvier 1789, le froid redouble. C’est le cœur de l’hiver. Le royaume tout entier vit dans la blancheur et le silence. Les routes deviennent impraticables ; les lettres n’arrivent plus ; les denrées manquent dans les villes. Le peuple souffre, et les autorités locales écrivent à Versailles pour signaler l’urgence.

     

    Louis XVI distribuant des aumônes aux pauvres de Versailles pendant l’hiver de 1788-1789, par Louis Hersent

     

    La première quinzaine de janvier est l’une des plus rudes que le XVIIIᵉ siècle ait connues. Certains journaux rapportent des températures proches de –20 °C, parfois en dessous. Les cloches des églises éclatent ; les moulins s’arrêtent ; les rivières, figées, ne jouent plus leur rôle de voies commerciales.

    À Paris, le nombre de jours de gelée durant la saison hivernale (décembre, janvier et février) a atteint un record historique de 86 jours. Cependant, les températures les plus extrêmes sont enregistrées les 4, 5 et 6 janvier 1789, caractérisées par un vent de nord-est particulièrement glacial. Au cours de ces trois jours, les températures matinales à Paris varient entre -14 et -15°C, tandis que les températures après-midi ne dépassent pas - 9 et -10°C. 

    La Seine, la Loire, le Rhône et la Saône connaissent des phases de gel, ce qui a engendre des difficultés d’approvisionnement pour les grandes villes.

    En considérant la période la plus froide, s’étendant du 24 novembre au 17 janvier, celle-ci est de loin la plus froide jusqu'à nos jours.  Durant cette période du 24 novembre 1788 au 17 janvier 1789 (1 mois et trois semaines), la température aurait été de 11,4°C en-dessous de la moyenne 1971-2000 !!! Inimaginable de nos jours ! 

     

     

     

    Des conséquences économiques, jusqu'à la révolution française de juillet 1789 ! 

     

    Selon E. Le Roy Ladurie, la surmortalité enregistrée en janvier 1789 est estimée à 10 000 décès, un chiffre nettement inférieur à celui de 1709, qui avait fait 700 000 victimes.  Le déficit de naissances est plus marqué, s’élevant à environ 30 000.  Ce phénomène s’explique par plusieurs facteurs : report des mariages (10 000 unions de moins en 1788) et aménorrhée induite par la disette chez les femmes les plus démunies.

    Progressivement, les températures se radoucissent.  Le mois de février se caractérise par un dégel désordonné : la fonte des neiges provoque des inondations et rend les routes impraticables.  Les dommages sont considérables.  L’arrivée du printemps révèle un pays affaibli, des récoltes compromises et une flambée du prix du pain.

    Le prix du pain connaît une hausse vertigineuse, entraînant une augmentation significative du nombre d’émeutes.  Jean Nicolas, dans son ouvrage « La rébellion française », recense 58 émeutes frumentaires en 1788 et 239 au cours des quatre premiers mois de 1789, avec un pic de 105 émeutes en avril, précédant la convocation des États généraux le 5 mai.

    Le grand hiver 1788-1789 a laissé une empreinte durable dans les mémoires — l’une des nombreuses causes qui, quelques mois plus tard, contribueront à l’explosion sociale de 1789. E. Le Roy Ladurie souligne le rôle de « gâchette » dans le déclenchement de la Révolution française, bien que ses origines soient bien plus profondes.

     

    Les émeutes Réveillon (27–28 avril 1789), sont souvent considérées comme l’une des premières explosions de violence populaire juste avant l’ouverture des États généraux. Auteur : Niquet, Claude 

     

     

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    Auteur : Guillaume Séchet